Projet « Chat Control »

Vers le scan généralisé des communications privées en Europe

Qu’est-ce que le projet « Chat Control » ?

Un projet de règlement européen vise à obliger les fournisseurs de services de communication (messageries, emails, etc.) à scanner automatiquement tous les messages privés, photos et vidéos de leurs utilisateurs, même chiffrés de bout en bout. Officiellement intitulé réglement sur la lutte contre les abus sexuels sur enfants (CSAM), il est couramment surnommé « Chat Control » par ses détracteurs. L’objectif affiché est de détecter et signaler aux autorités tout contenu pédopornographique ou grooming (sollicitation d’enfants en ligne) circulant sur les plateformes de communication.

Ce texte a été proposé par la Commission européenne en mai 2022, mais il n’a jusqu’ici pas réussi à obtenir une majorité d’appui suffisante parmi les États membres. Cependant, la donne a récemment changé : 19 pays sur 27 soutiennent désormais le principe d’un tel scan généralisé des communications privées, dont la France, le Danemark, la Belgique, la Suède, l’Italie, l’Espagne, etc..

Sous la présidence tournante du Danemark au Conseil de l’UE (de juillet à décembre 2025), le dossier a été relancé en priorité. Un vote au Conseil est prévu autour du 14 octobre 2025, où le Danemark espère réunir une majorité qualifiée d’États en faveur du texte. L’issue pourrait dépendre de la position de pays encore hésitants comme l’Allemagne – si celle-ci rallie le camp favorable, le règlement a de fortes chances d’être adopté.

Comment fonctionnerait la surveillance des communications ?

Plutôt que d’installer une « backdoor » classique (porte dérobée) affaiblissant directement le chiffrement, le projet impose un scannage côté client (client-side scanning). Concrètement, cela signifie qu’un logiciel d’analyse serait intégré dans chaque application de messagerie ou service email afin d’inspecter en local, sur l’appareil de l’utilisateur, tous les contenus avant qu’ils ne soient chiffrés et envoyés. On peut l’assimiler à un « mouchard » logiciel qui agirait comme si la poste ouvrait et lisait chacune de vos lettres chez vous avant leur mise sous pli.

Si le système détecte un contenu suspect (par exemple une image connue de pédopornographie identifiée par son empreinte numérique, ou un message jugé suspect de grooming), il le signalera automatiquement aux autorités compétentes. Cette détection reposerait sur des bases de données de contenus illicites connus (hash d’images CSAM) et sur de l’intelligence artificielle capable d’analyser textes et images à la volée pour y déceler des indices d’abus d’enfants.

Le dispositif s’appliquerait aussi bien aux messages textuels qu’aux images, vidéos, messages vocaux et même, potentiellement, aux flux audio/vidéo en direct, afin d’alerter en temps réel en cas de diffusion d’abus en live.

En complément, le projet introduit une obligation de vérification de l’âge des utilisateurs sur les services de communication. Chaque citoyen devra prouver son âge – et donc souvent son identité – pour accéder à une messagerie ou un réseau social, ce qui signerait la fin de l’anonymat en ligne sur ces plateformes.

Les comptes appartenant à des mineurs pourraient être soumis à des restrictions spécifiques. Par exemple, les applications pourraient être tenues de bloquer leur utilisation par des enfants sans consentement parental, ou de limiter certaines fonctionnalités jugées à risque (chats publics non modérés, envois de médias, etc.).

À noter que d’après certaines sources, les comptes de personnalités politiques pourraient être exemptés d’une telle surveillance systématique, ce qui suscite une polémique sur un possible deux-poids-deux-mesures entre gouvernants et citoyens. Néanmoins, pour l’immense majorité des utilisateurs, le système signifierait que chaque conversation privée, autrefois confidentielle, serait passée au crible par un algorithme avant même d’être envoyée.

Enjeux affichés : protéger l’enfance face au « chiffrement »

La motivation officielle du projet est de lutter contre la pédocriminalité en ligne et protéger les enfants. Les partisans de la mesure soulignent l’explosion des échanges de contenus pédopornographiques sur les messageries et réseaux, ainsi que des cas de prédation d’enfants via chat. En 2021, plus de 29 millions de signalements de contenus CSAM avaient été recensés dans le monde, la plupart provenant de scans automatisés par des plateformes en ligne. Les défenseurs du chat control estiment que les messageries sécurisées ne doivent pas devenir des « zones de non-droit » où des criminels peuvent agir en toute impunité.

« À la fin de la journée, de quelle vie privée parlons-nous ? Celle de milliers d’enfants abusés sexuellement, ou celle de personnes ordinaires ? Il faut trouver un compromis », a argumenté le ministre de la Justice danois en charge du dossier, illustrant le point de vue selon lequel la gravité des crimes visés justifie une entorse aux communications chiffrées.

La Commission européenne abonde, affirmant que même les messageries chiffrées devront être accessibles “pour mieux protéger les enfants”.

Selon Europol et certains États membres, le scanning généralisé donnerait aux autorités un filet de sécurité pour détecter davantage de crimes qu’actuellement. La Commission anticipe une augmentation de 350 % du nombre de signalements de contenus pédopornographiques grâce au dispositif. Les gouvernements favorables (Espagne, Italie, Danemark, France, etc.) jugent l’outil indispensable face à l’ampleur du problème et déplorent que les criminels exploitent le chiffrement pour échapper aux enquêtes

Ils font valoir que le principe de chiffrement de bout en bout n’a jamais été absolu – la loi a toujours permis, via mandat judiciaire, d’accéder aux communications (écoutes téléphoniques, perquisitions de données). Il s’agirait à leurs yeux d’adapter ces capacités d’enquête à l’ère du numérique chiffré, en dotant la police d’outils automatiques à la hauteur des technologies actuelles.

Enfin, les promoteurs du texte soulignent que la mesure servirait avant tout à secourir des enfants victimes en détectant plus vite les abus et en identifiant les abuseurs pour les traduire en justice. Chaque signalement positif pourrait permettre d’ouvrir des enquêtes et de sauver des mineurs en danger, objectif devant primer sur le caractère privé des communications, selon eux.

Risques pour la cybersécurité, la vie privée et les libertés

Si l’intention de protéger l’enfance fait consensus, les moyens techniques envisagés suscitent une vive inquiétude chez de nombreux experts en sécurité, défenseurs des droits et même certaines autorités juridiques. En effet, le client-side scanning revient de fait à neutraliser le chiffrement de bout en bout sur lequel reposaient la confidentialité et la sécurité de nos messageries.

Toute faille introduite pour scanner les contenus pourra être exploitée à mauvais escient – « Si une porte dérobée existe pour analyser les messages, elle pourra être exploitée par des hackers, des gouvernements étrangers ou d’autres acteurs malveillants » avertissent les opposants, qui comparent le projet à une véritable boîte de Pandore en matière de surveillance.

En outre, l’installation généralisée d’un logiciel de surveillance sur chaque smartphone pose la question de la sûreté de ces outils : un tel mouchard devra avoir des privilèges élevés sur nos appareils, ce qui pourrait ouvrir de nouvelles brèches de sécurité au profit de cybercriminels ou de logiciels malveillants. Des spécialistes en cryptographie soulignent qu’il est techniquement impossible de concilier un scan en clair de toutes les données et un chiffrement fort – on ne peut pas avoir « un peu de chiffrement » tout en laissant un accès en temps réel au contenu.

Par ailleurs, les risques de faux positifs et d’erreurs d’interprétation par les algorithmes sont considérés comme inévitables. Les systèmes de reconnaissance d’images pédopornographiques (basés sur des empreintes numériques ou de l’IA) et surtout les filtres détectant des conversations de grooming ont une fiabilité imparfaite. D’après la police fédérale suisse, jusqu’à 80 % des signalements de contenus suspects reçus de ces scanners sont des faux positifs n’ayant rien d’illégal. Pour la détection de grooming, le taux d’erreur pourrait même dépasser 90 % étant donné la difficulté pour une machine à comprendre le contexte et l’intention dans des échanges texte.

Exemple : un simple photo d’enfant à la plage en famille pourrait être mal interprétée et remontée comme suspecte. De même, des adolescents consentants de 17 ans échangeant des photos privées risqueraient d’être signalés pour « pornographie infantile » car le système ne connaît pas leur âge exact.

Chaque faux signalement déclencherait potentiellement une enquête intrusive : les personnes visées pourraient voir débarquer la police ou faire l’objet de vérifications pénibles avant d’être innocentées. À grande échelle, des milliers d’alertes infondées pourraient saturer les forces de l’ordre quotidiennement à l’échelle européenne, mobilisant des ressources énormes pour traquer majoritairement des innocents, tandis que les vrais criminels pourraient contourner le système en se retranchant vers des outils clandestins (applications chiffrées artisanales, messageries sur le dark web, etc.).

Les conséquences ne seraient pas seulement individuelles mais aussi sociétales et juridiques. Le projet Chat Control vient heurter de plein fouet des principes fondamentaux comme le secret de la correspondance privée et le secret professionnel. Par exemple, les échanges entre un avocat et son client, ou entre un médecin et son patient, se verraient scannés par un tiers automatisé, compromettant la confidentialité pourtant garantie par la loi. Des avocats préviennent que cela créerait un climat de méfiance empêchant leurs clients de se confier librement, et donc un grave obstacle au droit à la défense. Du point de vue des libertés publiques, nombre d’ONG dénoncent une mesure digne d’une surveillance de masse orwellienne, contraire aux valeurs démocratiques. La Quadrature du Net, l’EFF, Privacy International et bien d’autres organisations ont tiré la sonnette d’alarme, évoquant « une dérive autoritaire sans précédent en démocratie ». Même des organes officiels se montrent critiques : le Service juridique du Conseil de l’UE a estimé dans un avis interne d’avril 2023 (révélé plus tard) que le dispositif constituerait « une surveillance générale et indiscriminée » violant la Charte européenne des droits fondamentaux. Plus récemment, un tribunal européen a jugé qu’affaiblir le chiffrement de tous pour permettre l’accès aux communications était disproportionné et contraire au droit à la vie privée. En effet, dans l’arrêt Podchasov c. Russie de 2024, la Cour européenne des droits de l’Homme a confirmé que l’obligation faite à un service de fournir aux autorités un accès aux messages chiffrés de ses utilisateurs constituait une atteinte injustifiée aux articles 8 (vie privée) et 10 (liberté d’expression) de la Convention européenne. Les juges y soulignent que toute porte affaiblie dans le chiffrement « pourrait être exploitée par des réseaux criminels et compromettre gravement la sécurité des communications de tous les usagers »

Enfin, les acteurs technologiques eux-mêmes contestent le projet. Les développeurs de Signal (messagerie chiffrée) ont averti que si une telle loi entrait en vigueur, ils pourraient cesser d’opérer en Europe plutôt que de briser la confidentialité de leur service. D’autres messageries comme WhatsApp et Telegram ont également exprimé leur opposition, rappelant qu’ils préfèreraient être bloqués par les régulateurs plutôt que de affaiblir leur chiffrement pour tous leurs utilisateurs. Du côté d’Apple, on se souvient que la firme avait tenté en 2021 de déployer son propre système de scan local des photos iCloud pour détecter des CSAM – une initiative finalement suspendue face au tollé général et aux risques de dérapages technologiques. Cette volte-face d’Apple est souvent citée comme preuve qu’il n’existe pas de moyen infaillible de scanner des données privées sans porter atteinte aux libertés et à la sécurité : sous la pression, Apple a préféré renoncer afin de ne pas ouvrir de brèche exploitable dans la confiance de ses utilisateurs.

Soutiens et oppositions au sein de l’UE

Le clivage autour de Chat Control ne se fait pas selon les habituelles lignes politiques gauche-droite, mais plutôt selon des visions divergentes de la sécurité et de la vie privée. Parmi les gouvernements, on distingue un bloc d’États résolument favorables à la mesure, mené par l’Espagne et la France (qui ont retourné leur position initiale) aux côtés notamment du Danemark, de la Belgique, de l’Italie, de la Hongrie, de la Suède ou encore de Chypre. Ces pays considèrent prioritaire la lutte anti-CSAM et beaucoup d’entre eux avaient déjà une attitude volontariste pour donner plus de pouvoirs aux forces de l’ordre dans le numérique. Par exemple, l’Espagne milite ouvertement pour bannir le chiffrement de bout en bout jugé trop gênant pour les enquêtes. Le Danemark, pilote du projet, a fait de ce dossier une priorité de sa présidence européenne et avait même inscrit dans son programme officiel que « les autorités doivent avoir les outils nécessaires, y compris l’accès aux données, pour enquêter efficacement sur la criminalité en ligne ». Le Portugal, l’Autriche, l’Irlande, la Pologne et d’autres ont évolué ces derniers mois, passant d’une opposition affichée à une position plus ouverte ou indécise suite aux compromis discutés. La France, qui initialement exprimait des réserves sur une surveillance de masse sans contrôle judiciaire, a finalement rallié le camp du oui, estimant peut-être avoir obtenu suffisamment de garde-fous ou sous la pression des faits divers impliquant des réseaux pédocriminels.

otamment sur la question du chiffrement. L’Allemagne représente un cas pivot : l’ancienne coalition gouvernementale s’était prononcée contre toute surveillance indiscriminée des communications privées, mais le nouveau gouvernement (en place depuis fin 2024) n’a pas encore arrêté sa position officielle. L’Allemagne hésite entre son attachement historique à la protection des données personnelles et les arguments de sécurité mis en avant – son choix final pourrait faire basculer la majorité lors du vote. Au Parlement européen, la précédente mandature avait exprimé une opposition nette à tout scan généralisé sans ciblage. Les eurodéputés de la commission LIBE (Libertés civiles) en particulier pointaient l’incompatibilité avec les droits fondamentaux. Ils lui préféraient des mesures alternatives (renforcement des moyens d’enquête ciblée, filtrage des contenus publics en ligne via un centre européen spécialisé, encouragement des signalements par les utilisateurs, etc.). Cependant, le Parlement européen issu des élections de 2024 ne s’est pas encore prononcé définitivement. Certains observateurs craignent que si suffisamment de gouvernements poussent le texte au Conseil, la pression politique s’accentuera pour trouver un compromis en trilogue et adopter le règlement, même contre l’avis des experts en protection de la vie privée.

Du côté des citoyens et de la société civile, l’opposition est visible à travers des pétitions, des campagnes d’information et la mobilisation d’ONG. Des sites web dédiés (comme ceux du Parti Pirate européen ou de la Quadrature du Net) encouragent les Européens à contacter leurs représentants pour faire barrage à la mesure. On assiste même à des alliances inédites entre acteurs habituellement rivaux : par exemple des entreprises technologiques concurrentes font front commun contre l’instauration du scan obligatoire. Telegram a publié un communiqué virulent dénonçant une dérive de censure et de surveillance, son fondateur Pavel Durov allant jusqu’à alerter sur « un risque d’effondrement de la société » si de telles politiques étaient appliquées en France. WhatsApp, propriété de Meta, a de son côté répété qu’il refuserait de briser le chiffrement, quitte à être interdit sur certains marchés. Ces prises de position publiques des plateformes mettent les gouvernements devant un dilemme : accepter éventuellement le retrait ou le blocage de services populaires (avec le mécontentement des usagers que cela entraînerait), ou bien renoncer à faire appliquer la loi dans toute sa rigueur. Le Royaume-Uni, par exemple, confronté à ce bras de fer lors de l’adoption de son Online Safety Act en 2023, a dû temporiser en n’appliquant pas immédiatement ses dispositions anti-chiffrement faute de solution technique acceptable – une situation qui pourrait préfigurer ce qui adviendrait en Europe continentale si Chat Control entrait en vigueur sans consensus avec les fournisseurs de messagerie.

Précédents et tentatives similaires

L’idée de donner aux autorités un accès privilégié aux communications chiffrées n’est pas nouvelle – elle s’inscrit dans une longue série de « guerres du chiffrement » opposant défenseurs de la vie privée et partisans d’une surveillance accrue. Un bref retour historique permet de constater que les initiatives de type “backdoor” ou surveillance généralisée reviennent régulièrement sur le devant de la scène, que ce soit au niveau national ou international.

  • Années 1990 – L’épisode du Clipper Chip (USA) : En 1993, le gouvernement américain présente le Clipper Chip, un processeur de chiffrement doté d’une clé d’escroquerie (key escrow) intégrée. L’appareil devait chiffrer les communications tout en conservant une clé maîtresse accessible aux forces de l’ordre, permettant à celles-ci de déchiffrer toute conversation si nécessaire. Ce projet a provoqué un tollé chez les défenseurs des libertés (campagne de l’EFF, etc.) et dans l’industrie tech. Finalement, faute d’adhésion et face aux vulnérabilités pointées, le Clipper Chip a été abandonné en 1996 sans jamais être largement déployé. Cet épisode, connu comme la première crypto war, a ancré l’idée qu’imposer des portes dérobées affaiblit la sécurité globale et n’est pas acceptable dans une société démocratique.
  • Après 2001 – Surveiller pour contrer le terrorisme : Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et ceux qui ont frappé l’Europe (Madrid 2004, Londres 2005) ont amené de nouvelles lois de surveillance, sans cibler directement le chiffrement mais en accroissant le pouvoir d’interception. En Europe, cela a abouti par exemple à la directive sur la conservation des données de 2006, qui imposait aux opérateurs télécom de stocker pendant 6 à 24 mois les métadonnées de toutes les communications (numéros, durées, localisations) pour les besoins des enquêtes. Cette approche de surveillance de masse indirecte a été invalidée plus tard par la Cour de justice de l’UE en 2014 (arrêt Digital Rights Ireland) pour disproportion et violation du respect de la vie privée. Sur le chiffrement lui-même, les gouvernements sont restés prudents durant les années 2000, se concentrant plutôt sur l’écoute ciblée avec mandat et l’espionnage des communications non chiffrées.
  • Années 2010 – Retour des backdoors et crypto wars 2.0 : Avec l’essor des messageries chiffrées comme WhatsApp (E2EE introduit en 2014) et Signal, les autorités ont ravivé la question des backdoors. En 2015-2016, plusieurs événements ont marqué les esprits : l’affaire San Bernardino aux USA (où le FBI a exigé d’Apple un outil pour déverrouiller l’iPhone d’un terroriste, ce qu’Apple a refusé vigoureusement), ou encore les attentats de Paris et de Bruxelles après lesquels des ministres français et allemands ont publiquement réclamé un accès aux messageries sécurisées utilisées par les terroristes. Le Royaume-Uni a adopté l’Investigatory Powers Act (IPA) fin 2016, loi conférant de larges pouvoirs de surveillance, dont la possibilité d’émettre des Technical Capability Notices secrètes obligeant un fournisseur à modifier son service pour permettre l’accès aux données chiffrées. En pratique, cela signifie que le gouvernement britannique peut exiger d’un opérateur qu’il fournisse une méthode pour déchiffrer les communications, par exemple en supprimant ou contournant le chiffrement (« remove electronic protection »). Ces ordres sont couverts par le secret défense, mais on a appris en 2025 que le Royaume-Uni en avait probablement servi un à Apple pour accéder aux données iCloud chiffrées – Apple a réagi en désactivant sa fonction de sauvegarde chiffrée avancée pour les utilisateurs britanniques plutôt que de céder la clé. De son côté, l’alliance des pays « Five Eyes » (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) a publié en 2018 une déclaration commune appelant les entreprises tech à prévoir des mécanismes d’accès exceptionnel pour les autorités, sous peine de législation contraignante. Cette pression coordonnée a clairement posé les jalons de projets comme Chat Control.
  • Loi australienne de 2018 : L’Australia Assistance and Access Act, adopté fin 2018, est l’une des premières lois au monde à s’attaquer frontalement au chiffrement de bout en bout. Elle permet au gouvernement australien d’ordonner à un fournisseur de communiquer (ou de construire) les moyens d’accéder aux communications chiffrées, via des Technical Assistance Notices. Officiellement, le texte interdit de demander la création d’une “faiblesse systémique” dans un système de chiffrement, mais il autorise en pratique des backdoors ciblés, et son champ d’application extraterritorial a inquiété les défenseurs des droits numériques. Cette loi australienne a été vivement critiquée par les experts, qui soulignent que « une porte dérobée pour un État est une porte ouverte pour tous » (risque d’exploitation par d’autres acteurs). Malgré cela, elle a servi de précédent cité par certains responsables européens en quête de solutions similaires.
  • Initiatives européennes récentes : L’Union européenne elle-même a navigué entre promotion du chiffrement et velléités d’accès pour la police. En décembre 2020, le Conseil de l’UE a adopté une résolution sur le chiffrement prônant simultanément le « sécurité grâce au chiffrement » ET « sécurité en dépit du chiffrement ». En termes voilés, cela signifiait que l’UE cherchait à concilier le maintien d’un chiffrement fort avec des solutions techniques pour que les autorités puissent quand même accéder aux données si besoin. Aucune solution miracle n’y était proposée, mais cette déclaration a préparé le terrain au projet législatif qui allait suivre sur la pédocriminalité. En 2021, une dérogation temporaire au règlement ePrivacy a été adoptée, autorisant les services de communication à continuer leurs scans volontaires de messages à la recherche de CSAM (par exemple Facebook Messenger, Gmail, etc., qui utilisaient déjà des algorithmes de détection sur les contenus non chiffrés). Cette mesure transitoire – surnommée « Chat Control 1.0 » – a été prorogée deux ans en 2024 faute d’accord sur le dispositif obligatoire, afin de ne pas interrompre les signalements existants Parallèlement, certains États membres ont avancé leurs propres pions : l’Autriche a adopté en 2023 une loi permettant aux services de renseignement d’implanter des chevaux de Troie sur les appareils de suspects pour intercepter leurs communications chiffrées. La France a intégré dans sa loi de 2023 sur la sécurité intérieure une disposition autorisant, sous contrôle d’un juge, la captation à distance des données (y compris activation de micros ou caméras) sur les appareils de personnes soupçonnées de crimes graves – une méthode de surveillance ciblée rappelant le spyware étatique, bien que sans rapport avec un scan généralisé de la population. Ces démarches nationales montrent que les États, confrontés à la montée du chiffrement, explorent déjà des moyens de conserver des capacités d’écoute. Cependant, jusqu’à présent, elles restaient ponctuelles et sur cible déterminée, alors que Chat Control franchirait un cap en s’appliquant de manière indifférenciée à l’intégralité des utilisateurs, sans base de soupçon préalable.
  • Le cas du Royaume-Uni (Online Safety Act 2023) : Bien que hors de l’UE, le Royaume-Uni offre un exemple concret des tensions autour de ces sujets. Son Online Safety Act, adopté en 2023, exige des plateformes qu’elles identifient et retirent les contenus illégaux (terrorisme, pédopornographie…) y compris dans les communications privées. Le texte autorise l’Ofcom (régulateur) à imposer aux messageries chiffrées le déploiement de technologies de détection des CSAM. Face à cela, WhatsApp, Signal et d’autres ont menacé de quitter le marché britannique plutôt que de briser le chiffrement de leurs services. En septembre 2023, à l’approche de l’entrée en vigueur, le gouvernement UK a finalement indiqué que rien ne serait exigé qui affaiblisse de façon systémique le chiffrement tant qu’aucune solution technique n’est disponible – ce qui équivaut à reporter sine die l’application de cette clause. Ce recul a été salué comme une victoire par les défenseurs du chiffrement, mais laisse planer une incertitude réglementaire. L’expérience britannique montre en tout cas que les éditeurs de messageries pourraient mettre leur menace à exécution, et qu’un équilibre n’est pas aisé à trouver entre les impératifs de sécurité publique et la protection des communications privées.

En résumé, le projet européen de Chat Control s’inscrit dans un continuum d’initiatives cherchant à répondre à la “chiffraison” croissante des communications. Des clipper chips des années 90 aux technical notices secrètes des années 2020, en passant par les lois antiterroristes, la tension est constante entre sécurité collective et sécurité informatique individuelle. Jusqu’à présent, chaque tentative de surveillance généralisée des communications s’est heurtée à des obstacles juridiques ou techniques, ou a dû être édulcorée sous la pression de l’opinion et des experts.

Conclusion et perspectives

L’idée de scanner tous les messages privés à des fins de détection criminelle soulève des questions fondamentales pour l’avenir d’Internet tel que nous le connaissons. Sommes-nous prêts à sacrifier le secret de nos correspondances pour essayer d’attraper davantage de criminels ? Les législateurs européens devront trancher cette question en âme et conscience. Si le règlement Chat Control est effectivement adopté fin 2025, il est quasiment certain qu’il fera l’objet de recours juridiques (devant la Cour de Justice de l’UE, voire la Cour européenne des droits de l’Homme) au vu des conflits avec le droit existant. Sa mise en œuvre pratique s’annonce tout aussi ardue : comment imposer à des géants mondiaux du numérique une telle refonte de leurs services, au risque qu’ils se retirent du marché européen ou qu’ils perdent la confiance de leurs utilisateurs ? Comment éviter la cascade de faux positifs et le détournement potentiel d’un outil de surveillance aussi invasif ? À l’inverse, en cas de rejet du texte ou d’impasse politique, le débat ne disparaîtra pas pour autant. Le dilemme chiffrement vs. sécurité restera posé, notamment face aux victimes bien réelles de ces crimes odieux que sont les abus sur mineurs. Des solutions alternatives seront explorées : amélioration de la détection sur les contenus publics (forums, darknet), actions policières ciblées contre les réseaux criminels, éducation au numérique pour prévenir les situations de grooming, etc…

Quoi qu’il en soit, l’épisode Chat Control aura servi de révélateur. Il montre que l’Europe pourrait prendre une direction inédite en matière de surveillance du numérique, au risque de rompre l’équilibre entre la protection de l’enfance et le respect de la vie privée. Le vote d’octobre 2025 sera un moment crucial qui dira si, oui ou non, les Européens acceptent de doter leurs gouvernements d’un pouvoir de lecture sur toutes leurs communications privées. Nombre d’observateurs parlent d’un tournant historique : selon l’issue, ce sera soit une avancée technologique au service de la justice, soit le début d’une ère de surveillance permanente des citoyens. Dans les deux cas, le choix qui sera fait en Europe fera probablement école dans le monde entier, tant sur le plan technique que sur le plan éthique. Les yeux des spécialistes de la cybersécurité et des défenseurs des droits humains sont donc rivés sur Bruxelles, dans l’attente de voir si ce « chat contrôle » deviendra réalité – ou s’il rejoindra la liste des projets avortés face à la primauté des libertés numériques.

Les Sources utilisées :
Le projet de règlement et ses implications techniques ont été documentés par divers médias et experts, notamment Euronewseuronews.comeuronews.com, Digital Watch dig.watchdig.watch, TechRadar techradar.comtechradar.com, le blog Korben korben.infokorben.info, ainsi que les analyses du député européen Patrick Breyer patrick-breyer.depatrick-breyer.de. Les critiques juridiques et les précédents historiques sont étayés par des avis officiels et décisions de justice (Cour EDH, CJUE) cités dans Cyprus Mail cyprus-mail.comcyprus-mail.com et par des sources comme Privacy International privacyinternational.org ou Wikipedia en.wikipedia.org. Ces éléments convergent pour éclairer le débat autour de Chat Control et ses conséquences.

Merci à Korben pour avoir mis en avant ce sujet.